Opaque

 

Je m’appelle Lucas. J’ai quinze ans, bientôt seize. Je mesure un mètre soixante et onze. Ce n’est pas très grand je trouve, pas assez en tous cas pour plaire à Mirabelle. Mais bon, il paraît que je peux encore grandir. Je suis en CAP. J’aime pas trop. C’est un peu compliqué et ça m’intéresse pas. Les copains de la classe sont gentils, assez drôles, et cette année, pour la première fois, je suis interne. Papa et maman avaient peur que ça se passe mal. Ils n’ont pas toujours confiance en moi on dirait. Moi non plus je n’ai pas toujours confiance en moi.

Je m’appelle Lucas, j’ai quinze ans, bientôt seize ans.

Dans ma tête c’est tout bleu.

Quand je me lève le matin, c’est bleu foncé, quasiment noir. Dehors c’est la nuit aussi, il pleut. Des fois il fait beau, des fois il y a du soleil, mais quand même quand je me lève le matin, le bleu est presque noir. J’ai beau me secouer, m’agiter - le surveillant n’en peut plus qui crie sans cesse Lucas bon sang arrête, tu veux pas te calmer deux minutes, oui ! Il n’en peut plus mais dans ma tête le bleu nuit l’emporte et s’étale, rampe comme un serpent – j’arrive pas à faire les choses dans l’ordre. Théo et Alexis au début ils trouvaient ça un peu étrange que j’enfile une seule chaussette pour aller me brosser les dents, puis après mon pantalon et après je me débarbouille. Mais ils ne disaient rien. Ils ne disent rien. A l’internat on est beaucoup, on est beaucoup avec nos peines, nos joies, et les moments d’immense tristesse parce que Papa et Maman sont pas là, le petit frère ou le chien. Alors, on apprend à pas trop se moquer, à pas trop se tacler. Même si des fois ça échappe, ça devient une rafale de mots pas sympas, de vacheries. Des fois c’est dur on a envie de se barrer, de partir loin, enfin moi j’ai envie, mais je sais pas où. Je suis pas bon en géographie.

Après je prends la Pilule. Ça fait trois ans que je la prends, tous les matins, jour après jour. C’est le docteur qui me l’a donné. Un grand monsieur barbu sympa. Il avait une chouette secrétaire qui m’appelait mon petit chat. Maman elle a dit que ça allait peut-être m’endormir, mais que c’était mieux comme ça, que sinon il allait arriver un drame. Elle pleurait presque. Devant le docteur barbu Maman a pleuré, Papa presque. Ils racontaient les histoires dans la nouvelle école, tout ce qui n’allait pas. Enfin dans la nouvelle nouvelle école, je sais plus combien j’en ai fait. Je fais pas exprès. Pas exprès. Le bleu tout noir envahit tout, je vois plus rien, plus rien dans ma tête. Et on me retrouve à faire le cochon pendu au quatrième étage ou entrain d’étrangler Kenny parce que je suis devenu Mac Gregor. Alors on me change. D’école, de copains, de ville, de tout. Pour pas que je fasse mal à quelqu’un, pour pas que je me fasse mal. Je veux pas me faire mal, mais dans ma tête le bleu nuit envahit tout et quand il y a des éclats il devient encore plus bleu et je ne sais plus ce que je fais, ce que je dis. Je fais des conneries comme ils disent mes parents, je suis dangereux. Je ne suis pas dangereux, c’est le bleu qui l’est. Moi je suis juste un garçon qui s’appelle Lucas et qui a quinze ans, bientôt seize.

La Pilule elle est blanche, ronde, petite. Elle ne ressemble à rien de précis. Quand j’ai le temps, je la contemple, je la fais rouler sous mes doigts, comme une petite bille. Quand j’ai le temps et que les adultes me disent pas dépêche toi Lucas, allez, on est pressés, on doit partir maintenant, tu vas être en retard, et que c’est le moment où il faut plonger dans la nuit toute noire, le moment où je repense à autrefois les étés au bord de la mer et le soleil qui brule doucement la peau. Je l’avale avec un grand verre d’eau. Et peu à peu le monde devient moins bleu. Un bleu plus doux, pastel dirait la prof de dessin. Les choses prennent un contour un peu comme du coton. C’est doux, c’est chaud et je ris doucement. Dehors le soleil s’est levé, il brille et les choses et les gens aussi. La lumière fait luire les arbres, les herbes et les sourires. Les profs le voient quand j’ai pris la Pilule, ils disent moins Lucas tais-toi, assied toi, arrête de bricoler, s’il te plaît Lucas. Ils me disent même de répondre à une question et me disent bravo c’est bien. Je suis content et je souris, un grand sourire bleu pâle, un grand sourire comme je sais les faire, parce que j’aime bien que les profs soient contents, j’aime bien qu’on me dise bravo Lucas.

Mais le soir, en fin de journée, quand la nuit revient dehors, quand le monde a éteint ses lumières, alors le bleu foncé presque noir revient, il rampe à nouveau, envahit mes pensées et mes gestes. Dehors il fait nuit, il pleut, dans ma tête aussi. Opaque.

 

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